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samedi 22 août 2009

LE DROIT A LA VIE

Selon Frankena, "un organisme doit être plus que seulement vivant pour avoir un droit de continuer à vivre". En ce sens, la vie se distribuerait tout au long d'une échelle, de ses plus bas degrés jusqu'à ses plus hautes manifestations. Le droit de vivre ne serait pas égal chez tous les êtres vivants, mais serait plus ou moins grand selon que cette vie est dotée de telle ou telle caractéristique (la sensibilité, la réflexion). La vie ne serait pas, de manière immanente, porteuse du droit de continuer à vivre. Ce droit à la subsistance ne serait que le fait d'une transcendance, celle des valeurs qu'un être, vivant parmi tous les autres, prétendrait donner ou refuser à la vie de tel ou tel autre vivant. Parce que la plante n'est pas douée de sensation, son droit à la vie serait plus faible que l'animal. Parce que l'animal non humain n'est pas capable de la réflexion humaine, son droit à la vie ne vaudrait rien en comparaison du droit à vivre de l'homme.

Je ne nie pas la différence qui existe entre le règne végétal, le règne animal et le règne humain (bien que l'homme soit un animal, je conçois qu'on puisse le considérer à part: et cela non pas en vertu de ses caractéristiques propres - elles ne sont pas si différentes de celles des animaux non humains -, mais parce que je fais moi-même partie de l'espèce humaine, et il est normal que je cherche d'abord à assurer ma propre subsistance et que je situe donc mes propres intérêts au-dessus de ceux des autres êtres). Je refuse simplement d'assigner un droit plus ou moins grand à la vie selon des critères que j'aurais moi-même décidé d'appliquer. Je pense que la plante que je tue pour me nourrir a autant droit de vivre que l'animal non humain que je refuse d'assassiner.

Si je fais le choix du végétalisme, ce n'est pas en vertu d'un droit de vivre moins grand, voire nul, que j'assignerais aux végétaux. Je considère seulement que, non seulement tous les êtres vivants ont le droit de continuer à vivre; mais que tous les êtres vivants ont le droit de ne pas souffrir. C'est pourquoi je sacrifie les plantes plutôt que les bêtes: je leur ôte la vie, mais au moins cette perte irrémédiable n'est-elle pas encore augmentée d'une souffrance.

C'est avec une grande humilité que je me nourris des végétaux et je suis sensible au choix de ceux (frugivores, fruitariens) qui se nourrissent exclusivement sans provoquer la mort de ces derniers: la cueillette me semble manifester un très beau rapport de l'homme à l'égard de la terre nourricière.

vendredi 3 juillet 2009

L'ANTI DE L'ANTISPECISME : L'EXPRESSION NEGATIVE DU POSITIF


L’antispécisme, malgré sa dénomination négative, nous semble être une notion fondamentalement positive : si du point de vue de la langue, il apparaît comme ce qui vient contredire une réalité première (le spécisme), d’un point de vue moral il manifeste bien un principe. Le spécisme n’est que faussement premier : il ne l’est que de manière historique.

Ce fait de langage (l’antispécisme comme négation, le spécisme comme affirmation) est signifiant : il éclaire la condition humaine entachée de finitude et de fourvoiement. Pensons par analogie au Traité de la réforme de l'entendement où Spinoza montre que l’expression négative de l’infini est incorrecte : l’infini est en réalité positif et c'est le fini (le borné) qui est une négativité par rapport à l’infini. De la même façon, nous avons désigné une attitude foncièrement positive, l'antispécisme, par un terme négatif.

« Joignez à cela qu'ils sont constitués arbitrairement et accommodés au goût du vulgaire, si bien que ce ne sont que des signes des choses telles qu'elles sont dans l'imagination, et non pas telles qu'elles sont dans l'entendement ; vérité évidente si l'on considère que la plupart des choses qui sont seulement dans l'entendement ont reçu des noms négatifs, comme immatériel, infini, etc., et beaucoup d'autres idées qui, quoique réellement affirmatives, sont exprimées sous une forme négative, telle qu'incréé, indépendant, infini, immortel, et cela parce que nous imaginons beaucoup plus facilement les contraires de ces idées, et que ces contraires, se présentant les premiers aux premiers hommes, ont usurpé les noms affirmatifs. Il y a beaucoup de choses que nous affirmons et que nous nions parce que telle est la nature des mots, et non pas la nature des choses. Or, quand on ignore la nature des choses, rien de plus facile que de prendre le faux pour le vrai

Spinoza, Traité de la réforme de l’entendement et de la voie qui mène à la vraie connaissance des choses, Chapitre XI « La mémoire et l’oubli. Conclusion »

Nous pourrions interpréter ce choix comme un alibi : les hommes ont voulu justifier une attitude en elle-même injustifiable grâce au langage. Certes, le terme de spécisme n’est que l’œuvre propre des antispécistes (et en un sens ce sont les antispécistes eux-mêmes, comble du paradoxe, qui ont érigé en négativité leur propres convictions foncièrement positives) : cependant il est facile de remplacer le terme « spéciste » par les nombreux autres mots qui, quant à eux, trouvent bien leur origine dans les revendications spécistes : l’anthropocentrisme en étant le meilleur représentant. L’anthropocentrisme n’est pas qu’une théorie abstraite (la théorie ne faisant qu’expliquer et cautionner une réalité factuelle) mais un véritable acte de langage : il s’agit presque, pourrait-on dire, d’un énoncé performatif. Affirmer son anthropocentrisme, c'est accomplir de fait un certain nombre d’actions subsumées sous ce concept.

Pourquoi les antispécistes se sont-ils ainsi dénommés eux-mêmes de manière négative ? Cette appellation qui pourrait sembler maladroite (en tant qu’elle est un acte d’opposition plutôt que d’affirmation) provient de la puissance historique du spécisme : avant que d’affirmer, il a paru nécessaire de contrer. Les antispécistes se sont imaginés être des dissidents voire des opposants à la doctrine établie : ils n’ont pas voulu séparer le fait de dire la vérité à celui de nier le mensonge qu’ils dénoncent. Face à la force immense de l’anthropocentrisme et des actes qui découlent de la discrimination selon l’espèce (dont la consommation de la chair animale nous semble être le plus remarquable), les antispécistes n’ont qu’une voix faible et ténue : se serait-elle faite entendre au sein de la cacophonie du monde ? C'est pourquoi il a d’abord fallu s’aventurer sur le terrain adverse : au lieu de se contenter d’énoncer positivement leurs revendications, ils se sont efforcé de prendre en compte la position adverse afin d’en démontrer la faiblesse et le caractère injustifiable. Nous sommes en quelque sorte confrontés ici à une scène en tous points différentes à l’annonciation des vérités par le Christ : l’antispécisme est avant tout un combat (dont les moyens peuvent être pacifiques ou violents) contre une réalité historique dominante. Les antispécistes ne sont pas des prophètes ; ou plus précisément, leur prophétie se double d’une lutte qui apparaît comme indissociable de l’acte même de manifestation du vrai.

ETHIQUE ANIMALE




JEANG
ÈNE VILMER, Jean-Baptiste, Éthique animale, préface de Peter Singer, Paris, Presses Universitaires de France (collection Éthique et Philosophie Morale), 2008




Organisation générale de l’ouvrage


Le livre se constitue de deux parties : la première, intitulée Idées, est un compte-rendu documenté des différentes positions philosophiques adoptées à l’égard de l’éthique animale, à partir de l’antiquité jusqu’à l’âge contemporain. Il s’agit de montrer qu’il n’existe pas une éthique animale, mais que l’éthique animale est elle-même traversée par un débat permanent : il n’y a que des éthiques animales, et la question est justement de savoir quelle éthique animale choisir.

La seconde partie, Problèmes, se donne pour tâche d’exposer la diversité des problèmes qui se posent aujourd’hui dans notre relation à l’animal : de manière exhaustive, les différents rapports entre l’homme et les animaux sont décrits puis analysés (dans l’ordre : les animaux de consommation, les animaux de recherche, les animaux de divertissement, les animaux de compagnie, les animaux sauvages, et enfin les animaux de travail).

Les deux parties peuvent être lues dans l’ordre chronologique ; cependant l’auteur précise que la seconde partie est première d’un point de vue logique. La réflexion philosophique sur l’éthique animale est en effet convoquée par l’existence même de problèmes pratiques qui s’imposent et qui doivent être résolus. Comme l’écrit avec justesse Jeangène Vilmer, l’éthique animale est une éthique appliquée : elle part des faits et revient aux faits. Il ne faut jamais oublier le lien infrangible qui unit la théorie, dans sa plus grande abstraction, à la réalité la plus concrète : car la théorie n’est à proprement parler qu’une réaction à un état de fait. Les situations sont premières : elles fournissent la matière même de l’éthique animale.

Intérêt de l’ouvrage

Ce livre est intéressant à de nombreux titres, parmi lesquels figurent ceux-ci :

Il est extrêmement bien documenté au niveau des faits : les différentes situations auxquelles sont confrontées les animaux sont remarquablement bien expliquées. L’abondance des références scientifiques est garante de l’objectivité des descriptions. Il me semble très important de se confronter à la réalité factuelle : or cette réalité nous est cachée, soit que nous l’occultions nous-mêmes, soit qu’elle nous soit volontairement dérobée (à renfort de faux discours et de grands murs). Grâce à cet ouvrage, nous pouvons enfin savoir : il ne nous est plus permis de nous protéger sous couvert d’ignorance. Une fois que nous connaissons le sort réel des animaux que nous consommons de quelque sorte que ce soit (pour notre nourriture, notre divertissement, notre compagnie, etc.), nous devons y faire face : soit que nous continuions à nous murer dans notre indifférence, soit que nous réagissions enfin, nous sommes dans tous les cas devenus responsables.

Il souligne avec une grande clarté tous les mécanismes frauduleux que nous mettons en œuvre pour justifier l’exploitation animale : c'est ce que l’auteur appelle les stratégies d’exclusion. L’analyse des différents discours-alibis est particulièrement intéressante : en expliquant la marche de fonctionnement des nombreux alibis (historique, diététique, alimentaire, de la prédation, écologique, sportif, naturaliste, de la tradition, esthétique, économique, éducatif, etc.), l’auteur met à jour la multiplicité effrayante des stratagèmes par lesquels nous pouvons, avec une bonne foi illusoire, légitimer des pratiques qui sont pourtant en elles-mêmes évidemment condamnables. Il est assez étonnant de comprendre comment les hommes peuvent, d’une évidence première, passer à une évidence foncièrement contraire – et ce au moyen des discours-alibis qui justifient une position exactement inverse à la position adoptée spontanément.

Il a le mérite de poser la multiplicité des problèmes qui apparaissent dès lors que l’on s’interroge sérieusement sur ce que peut signifier concrètement l’éthique animale. La question des modalités d’action (cf. le chapitre 7 « Le terrorisme animalier ») est à mon sens décisive et j’y reviendrai dans un autre article. La question de l’objet de l’éthique animale est également très intéressante : l’animal n’existe pas et ne se manifestent que des animaux dans leur pluralité irréductible. Dès lors, que faire d’une telle diversité ? Le tracé des limites de ce que l’on entend par « animal » est fondamental : il permet de définir clairement lextension de l’éthique animale (doit-on mettre en œuvre une considération morale pour les éponges et les vers de terre ?), définition qui passe nécessairement par la clarification des critères à l'œuvre dans la notion de statut moral.